lundi 14 juillet 2008

A-t-on déjà perdu le sens du décret mixité ?

Après avoir été ajourné en première session par le jury du conseil d'Etat, il semble bien que le parlement soit en passe d'obtenir, sans mention spéciale cependant, son billet pour le nouveau décret « inscription ».

Mais pourquoi donc fallait-il réformer le premier décret, tellement controversé que son auteure, Marie Arena, en était devenue la victime expiatoire toute désignée ?

On s'en souvient, certains parents avaient passé une ou deux nuits dehors alors qu'il pleuvait et qu'il faisait froid. L'opinion publique s'était étranglée de voir ces parents combatifs battre le pavé, manger à même le sol et se chauffer à des braseros de fortune, comme de simples sans abri… En réalité, et contrairement à ce que d'aucun avait voulu prétendre, rien ni personne ne les y avait contraint : ceux qui avaient décidé d'aller faire le siège des écoles les mieux cotées étaient, pour la plupart, des parents très bien informés de la dualisation de l'enseignement et très conscients de l'enjeu que représente l'accès à un enseignement de qualité. En acceptant de coucher dehors, ils cherchaient à préserver ce qui, par la force des choses, était devenu un véritable privilège dont le décret entendait justement combattre les effets dévastateurs.

Disons le simplement: un enseignement de qualité ne peut constituer un privilège réservé à certains seulement. Et si les files d'attente, même sous la pluie et dans le froid, avaient contribué à amoindrir, fût-ce modestement, la fracture béante entre un enseignement de qualité réservé aux enfants des milieux socio-économiques les plus aisés et des filières scolaires déglinguées et dévalorisées pour les plus pauvres, personnellement, je n'y aurais rien trouvé à redire.

Mais on le sait depuis, malgré un énorme coup de projecteur salutaire sur les inégalités scolaires en communauté française, le décret inscription n'a pas permis d'installer plus de mixité et d'hétérogénéité dans l'enseignement secondaire: mal informés de l'opportunité qui leur était offerte, et peu conscientisés aux enjeux scolaires, seuls quelques parents d'enfants dits défavorisés se sont joint aux files d'attente.

S'il fallait modifier le décret « inscription », c'était bien là, la seule raison valable: favoriser la mixité sociale à l'école et faire en sorte qu’avoir accès à des écoles de qualité constitue désormais un droit et non plus un privilège. De nombreuses recherches et enquêtes (dont l’enquête européenne PISA) ont mis en évidence l’effarante disparité de l’enseignement en communauté française. Et il n’y a pas lieu d’espérer, après des décennies d’inertie et d’incurie politique, de complicités, ou de petits arrangements « entre soi », que la situation lamentable que nous connaissons aujourd’hui s’améliore « naturellement ». A ce sujet, la clarté s’impose: un système scolaire qui tente de concilier la garantie d’une double liberté, celle des écoles d’accepter ou de refuser des élèves et celle des parents d’inscrire les parents où bon leur semble, ne peut produire qu’un enseignement dual et inégalitaire !

Plus qu’aux files d’attente, c’est à cette inégalité fondamentale que le décret « mixité sociale » entend donc s’attaquer. A lire les récents articles de presse, qui s’attardent longuement sur les modalités de sélection des élèves inscrits sur les listes d’attente, on pourrait pourtant en douter : le fait, qu’à concurrence d’un certain pourcentage (15% à la prochaine rentrée), les jeunes issus d’écoles socialement défavorisées seront désormais prioritaires n’est même pas mentionné! Un peu comme si cet objectif capital et urgent devait s’effacer devant la hantise qu’à nouveau des files se forment devant certaines écoles…

Quoi qu’il en soit, il semble donc bien que le texte corrigé et adopté par la commission ad hoc de la communauté française puisse arriver dans les délais utiles sur le bureau de l’assemblée plénière, qui devrait l’adopter avant les congés parlementaires. Et c’est là que tout restera à faire…

Car il ne suffit pas de décréter que toutes les écoles sont ouvertes à toutes et à tous pour que la mixité espérée se produise. Pour qu’une culture de la diversité scolaire puisse s’installer, il faudra résolument mettre en œuvre une exceptionnelle stratégie d’information et de communication, principalement à destination des parents des enfants fréquentant des écoles dites socialement défavorisées. Et ne pas sous-estimer que l’intériorisation de la discrimination à laquelle ils ont été confrontés constituera sans doute un frein considérable à une démarche volontaire vers des écoles au sein desquelles, à tort ou à raison, ils ne s’estiment pas bienvenus.

Enfin, s’ils ne s’accordent pas sur les moyens à mettre en œuvre pour y parvenir, une grande majorité d’intervenants politiques, pédagogiques, sociaux ou culturels se rejoignent sur l’idée que la dualisation est au cœur même des problèmes que connaît l’école et à travers elle, institution formatrice et socialisante, la société toute entière.Mais elle cache mal d’autres chantiers à entreprendre sans attendre : une école de la réussite, l’allongement d’un tronc commun dans le secondaire, des meilleurs processus d’accompagnement dès l’école primaire, etc. Ce décret n’est donc qu’une nouvelle pièce d’un énorme puzzle qu’il conviendra d’assembler le plus judicieusement possible dans les années à venir, dans l’intérêt et le respect des droits de tous les enfants.

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Monsieur le délégué général,

Je partage votre analyse.

Les files engendrées par le décret Arena étaient essentiellement le lot d'une minorité de parents, certes préoccupés par l'avenir scolaire de leurs enfants, mais avant tout désireux de voir ceux-ci dans des écoles bien côtées.

Le décret a manqué son objectif de mixité sociale (mais devait-on s'attendre à ce que les choses changent réellement en seulement un an ?) Nos responsables politiques n'ont vu que les files de parents "électeurs" excessivement bien mises en exergue par les médias. Et puisque le texte gêne la population (du moins notamment des parents qui peuvent se permettrent de payer jusqu'à 500 euros un étudiant pour faire la file la nuit à leur place), changeons le que diable.

Un nouveau décret mixité va donc nous arriver. Plus complexe que le précédent, il semble toutefois receler de meilleurs leviers en vue d'instaurer une réelle mixité sociale dans nos écoles.

Espérons que les autorités veilleront à une information accessible à tous sur les objectifs et les moyens mis en oeuvre.
Espérons que les médias joueront cette fois leur rôle d'informations objectif pour tous les parents.
Espérons que le tissu associatif local aille au devant des familles défavorisées pour leur expliquer le droit de leurs enfants à une école de qualité.
Espérons que les écoles joueront aussi le jeu en s'ouvrant réellement à tous les enfants.

Et enfin, espérons que le délégué général fasse en sorte que ces espoirs ne restent des voeux pieux.

Délégué général aux droits de l'enfant a dit…

C'est dans ce sens que j'ai rédigé hier après-midi un communiqué de presse pour informer...la presse et les médias! Je vous en livre quelques extraits:

Le 17 juillet 2008


COMMUNIQUE DE PRESSE


Il ne suffit pas de décréter que les écoles sont ouvertes à tous pour que la mixité espérée se produise…

Dans les jours qui viennent le Parlement de la Communauté française devrait adopter définitivement le décret visant à réguler les inscriptions dans le premier degré de l’enseignement secondaire et à favoriser la mixité au sein des établissements scolaires(...)

(... )il ne suffira pas de décréter que toutes les écoles sont ouvertes à toutes et à tous pour que la mixité espérée se produise : pour qu’une culture de la diversité scolaire puisse s’installer, il faudra résolument mettre en œuvre une exceptionnelle stratégie d’information et de communication, principalement à destination des parents des enfants fréquentant des écoles dites socialement défavorisées. Et ne pas sous-estimer que l’intériorisation de la discrimination à laquelle ils ont été confrontés constituera sans doute un frein considérable à une démarche volontaire vers des écoles au sein desquelles, à tort ou à raison, ils ne s’estiment pas bienvenus !(...)

(...)Je souhaite donc attirer l’attention des médias sur l’importance capitale d’une information complète sur cette dimension essentielle du futur décret, notamment au regard des échéances, désormais très proches : s’il est bien voté avant le début du congé parlementaire, la procédure d’inscription pour l’année scolaire 2009-2010 se fera sur cette nouvelle base décrétale. (...)

Outre une information officielle de qualité et d’envergure- à propos de laquelle j’ai déjà interpellé le cabinet du Ministre Dupont- il conviendra également de mener une campagne « de proximité » afin de sensibiliser au mieux les parents les moins favorisés aux enjeux de la réussite scolaire et aux opportunités qui leur sont désormais offertes par le décret. Il n’y a pas à douter que le rôle des médias sera prépondérant dans le cadre de cette stratégie de communication.

Un enseignement dual et inégal est en totale contradiction avec l’esprit et la lettre de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant, dont le Délégué général aux droits de l’enfant est le garant en Communauté française. C’est au nom du droit, pour toutes et tous, à un enseignement de qualité que j’invite les responsables des médias à répercuter le vote du décret auprès de leur public, ainsi qu’à soutenir les efforts de communication et de vulgarisation qui seront entrepris dans les prochains mois.(...)

Merci, anonyme, pour votre message