Les enfants et les jeunes, qui représentent souvent près de 40% des populations, sont depuis toujours, et partout dans le monde, exclus des processus de décision. Ils ont le sentiment que leur avis ne compte pas, qu'ils n'ont aucune influence sur la société. Et il est vrai que même lorsque des projets semblent chercher à impliquer les enfants, il s'agit parfois de parodies de démocratie mises en place pour légitimer un discours politiquement correct qui affirme la participation des enfants.
D’aucuns ont pu se montrer dubitatifs quand au bien fondé de la thématique choisie pour célébrer, ce 20 novembre 2008, le 19ème anniversaire de la ratification de la Convention des droits de l’enfant. Quoi, c'en est donc fini des enfants maltraités, abusés, mal soignés, handicapés, à protéger ? Quoi, il n'y a donc rien de plus important que la participation des enfants dans la société? N'est-ce pas là une préoccupation de pays riches, prospères et qui garantissent, de facto, l'existence et le respect intégral des droits de l'enfant ? Ce choix d'une thématique, qui paraît tout sauf prioritaire, est-il le signe que notre pays, notre Communauté, respecte à la lettre les principes de la Convention ?
Eh bien, non, non et trois fois non.
Rappelons en préambule que la Convention ne dit pas « les enfants ont le droit de… » mais qu’elle stipule que « les Etats parties garantissent à l’enfant… » une série de droits. Pour nous, il s’agit donc d’une mission incontournable.
Si notre pays n'est pas un pays barbare, si la Communauté française n'est certes pas le plus mauvais élève de la classe, il reste des tas de choses à faire en matière de respect des droits de l'enfant et de son meilleur intérêt.
Il suffit d'évoquer les couvre feux anti-jeunes, les caméras de surveillance qui fleurissent partout dans les villes et les campagnes, ou encore les dispositifs « mosquitos », pour se convaincre qu'il reste du chemin à parcourir.
La pauvreté quant à elle ne se limite plus désormais aux images qu'on en avait traditionnellement : visages d'enfants africains décharnés, couverts de mouche et tendant la main. Il faut désormais ajouter celles des enfants pauvres dans les villes riches et prospères de nos pays industrialisés.
Quand on veut défendre les droits de l'enfant, tous les droits, on est parfois assis entre deux chaises, pris entre deux discours qui ont une fâcheuse tendance à s'opposer!
L'un dit qu'il faut protéger les enfants, simplement parce qu'ils sont petits et pas en mesure de se défendre par eux-mêmes ; l'autre, les voit déjà plus « grands », un peu comme des adultes en miniature, libres de consentir ou de ne pas consentir, de passer des contrats...
Les droits de l'enfant se situent à l'articulation même de ces deux discours, entre protection et émancipation. Et il n'y a pas, à notre sens, de priorité absolue à accorder à l'un ou l'autre discours. Mais il est clair que la participation des enfants tient plus du discours émancipateur que du discours protectionnel. Il faut bien reconnaître que nous, adultes, sommes plus à l'aise avec le discours protecteur. Sans doute parce qu'il nous valorise, et surtout parce que, viscéralement, nous avons du mal à croire en la capacité des enfants à développer seuls leurs propres talents, à s'autonomiser, à déployer leurs propres compétences, à être, simplement et en un seul beau mot, « civilisateurs ». Il nous reste du chemin à parcourir pour considérer qu'il est possible d'utiliser l'énergie des enfants et des jeunes, la richesse de leurs idées et l'absence de censure sociale des petits pour modeler la collectivité...
Ce qui caractérise notre époque, c'est certainement l'affaissement des divers liens (sociaux, professionnels, familiaux, scolaires) et la montée en puissance d’un individualisme forcené. Le chacun pour soi, l'individualisation des trajectoires, constituent sans doute la marque de fabrique des années que nous vivons.
Alors que la société fait la promotion de valeurs individualistes et prône le chacun pour soi, la participation, qui requiert un mode de pensée et d'action directement fondé sur la notion de partenariat, implique que tout le monde coopère. Coopérer, voilà sans doute le mot clef!
Coopérer, ça signifie partager le pouvoir, en recevoir, mais aussi en céder.
Coopérer exige à certains moments, de savoir accepter la critique et la remise en question. A d’autres moments, cela impose de s’ouvrir à l'innovation, à la nouveauté, à l'imprévu. Coopérer, ça signifie aussi, pour les enfants et les jeunes, être reconnus pour ce qu'ils sont et ce qu'ils font.
Coopérer c'est surtout quelque chose qui s'apprend : ça ne s'enseigne pas une heure par semaine comme une simple discipline scolaire! Ni sur base d'un projet qui peut être réalisé une fois pour toutes.
C'est au cours de l'enfance que l'on commence à coopérer et cette coopération augmente progressivement avec les années, jusqu'à faire des citoyens adultes, responsables et conscients des enjeux collectifs. C'est en coopérant qu'on acquiert un état d'esprit et un comportement démocratique. La maturité politique vient avec l'expérience et ne s'apprend pas dans les livres...
On entend souvent des responsables associatifs dire que c'est bien beau la participation des enfants mais que ce n’est pas facile à mettre en œuvre. Certains rajoutent volontiers qu'avec les enfants et les jeunes des quartiers populaires, c'est carrément galère! Et c'est vrai qu'à force de ne jamais être sollicités, de ne jamais se voir proposer des offres de participation, certains enfants qui vivent des réalités difficiles en sont venus à considérer qu'ils pouvaient bien se contenter de ce statut d'objet dans lequel on les relègue : objets d'éducation, objets d'instruction, objets de solidarité, objet de contrôle. Allez demander à un objet de se mettre à participer, ça prendra sans doute un peu de temps!
Mais ce n'est certainement pas une bonne raison pour ne pas tenter le coup. Tout ceux qui l'on fait, en réfléchissant à la méthodologie, en se mettant au niveau des jeunes avec lesquels ils sont en contact et en acceptant une certaine souplesse dans les relations, constatent que les enfants et les jeunes, de quelques milieux qu'ils soient issus, souhaitent généralement participer à la vie de la société : ils s'engagent et prennent des responsabilités ...pour autant qu'on leur en donne l'occasion et qu'on leur marque vraiment notre confiance! Les expériences présentées à l’occasion de la journée des droits de l’enfant du 20 novembre en sont la preuve.
La participation constitue aussi un formidable antidote aux logiques sécuritaires. Inviter des jeunes à participer, à coopérer, c'est les prendre « en compte », « en considération » avant qu'ils n'irritent ou ne deviennent des problèmes qu'il faudra se résoudre à prendre « en charge ». C'est aussi leur permettre de sortir d'une image narcissique déplorable et d'acquérir une stature sociale valorisante. Rappeler par la même occasion à la société que la jeunesse n'est pas un problème permettrait sans doute de modérer nos allants quand il s'agit de punir, de contraindre, d'enfermer, d'embastiller...
La Convention des droits de l’enfant reconnaît aux enfants le droit à la liberté d'expression, de pensée, d'opinion, de réunion et d'association. Les enfants ont donc non seulement le droit d'être protégés mais également le droit d'agir, de s'exprimer, de donner des opinions et de prendre des initiatives individuelles ou collectives pour que leurs droits soient respectés.
Ce texte qui reprend l'essentiel des conclusions de la matinée organisée conjointement par l'Observatoire de l'enfance, de la jeunesse et de l'AAJ et l'Institution du Délégué général , à l'occasion de la journée nationale des droits de l'enfant a fait l'objet d'une parution dans "La libre " du 15 décembre 2008
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