Du voile et du keffieh, on pourra toujours parler plus tard !
La Convention Internationale relative aux droits de l’enfant garantit, en son article 14, la liberté de religion de l’enfant et sa liberté de la manifester, pour autant que cette manifestation ne contrevienne pas aux libertés d’autrui ni à l’ordre public. Cette garantie est aujourd’hui questionnée par un récent arrêt du Conseil d’Etat qui reconnaît le principe de l’inscription de l’interdit du port du voile dans le règlement d’ordre intérieur des établissements scolaires.
Le débat sur le port du voile à l’école est complexe et ne se laisse approcher vraiment, dans tout son sens et toute sa profondeur, que si l’on accepte d’aborder sérieusement les multiples questions annexes dans lesquelles il se fond.
Ces questions sont d’ordre religieux mais aussi social et politique : refuser de les aborder de front, c’est faire le jeu simpliste de celles et ceux qui, pressés d’en finir au plus vite, ne se préoccupent que des signes, au détriment de ce qu’ ils signifient.
Les raisons qui poussent des jeunes filles musulmanes à porter le foulard sont nombreuses et variées : certaines d’entre elles y sont contraintes par leur entourage alors que d’autres, touchées par la grâce religieuse, le portent par conviction. Certaines cherchent à se protéger et se replier quand d’autres considèrent le foulard comme un accessoire de mode. Certaines enfin trouvent dans ce simple morceau de tissu un outil magique à leur émancipation d’un modèle familial patriarcal contraignant : « je porte le foulard, j’accepte le code culturel et religieux de ma famille qui m’accorde, dès lors, une plus grande liberté ». Mais de nombreuses encore le portent par simple réaction au préjugé dans lequel elles se vivent enfermées et dont elles espèrent pouvoir se libérer, en le renversant positivement : plus on contraint les descendants d’immigrés à s’assimiler, plus on manifeste du mépris, de l’opprobre ou de l’hostilité vis-à-vis de leur culture d’origine, plus on les pousse à surenchérir et à réagir radicalement.
A vrai dire, il y a quinze ans, alors que l’Islam était bien moins diabolisé qu’aujourd’hui, les jeunes étaient également moins enclins à se déclarer Musulmans et à pratiquer leur religion :on ne peut s’empêcher, d’établir un parallèle entre la convergence d’un discours public qui fait de ces jeunes des musulmans, indépendamment de leur pratique, et la montée chez ces jeunes d’un néo-conservatisme religieux qui utilise, parfois à l’extrême, les interprétations les plus rigoristes des textes sacrés.
La pression de l’opinion publique, peu avare en matière d’amalgames, qui transforme tous les descendants d’immigrés du monde arabe en « Musulmans », empêche ces jeunes d’opérer tranquillement le « bricolage identitaire » auquel leurs appartenances multiples les contraignent. Comment, dans un tel contexte de défi et d’hostilité, peuvent-ils adopter à la fois ce qui leur plaît et leur semble bon dans leur culture d’origine et celle de leur pays d’accueil, sans se vivre renégat ? Sans renier leurs origines, leur famille, sans se renier eux-mêmes…
Soumis à un tel régime infamant, comment imaginer que ces jeunes, filles et garçons, trouvent la liberté d’exercer leur esprit critique et d’user de leur « droit d’inventaire » vis-à-vis de leur héritage ? On les contraint ainsi, par simple crispation identitaire, à n’en revendiquer que les aspects les plus caricaturaux et les plus archaïques, dont le port du voile...
Si la crispation est particulièrement sensible à l’école, c’est sans doute que celle-ci représente une institution sociale à part, sur base de la conviction, pourtant discutable, qu’elle est seule capable de dispenser un savoir humaniste susceptible d’appeler progressivement l’individu à une existence morale. Le port du voile à l’école revêt ainsi un caractère indubitablement provocateur, voire blasphématoire puisqu’il apparaît dans le « domaine sacré » des établissements scolaires.
Nombreux sont pourtant les observateurs à considérer que l’école n’est plus à la hauteur de cette attente. Bien des établissements, principalement dans les filières scolaires les moins valorisées qui accueillent en masse les jeunes de l’immigration, ont du laisser filer toute prétention à garantir la transmission d’un socle de base humaniste élémentaire. Faire de cette école affaiblie une institution à part, réclamant des égards particuliers, ne revêt aucun sens aux yeux des élèves qui la fréquentent et savent, mieux que quiconque, sa pauvreté éducative, sa tristesse relationnelle et son incapacité à marquer de manière constructive leur parcours initiatique d’adolescent(e)s.
Par contre, parmi les nombreuses difficultés rencontrées, l’impact de l’ethnicité dans l’espace scolaire, souvent méconnu ou dénié, s’avère particulièrement important. Plusieurs maux des établissements scolaires apparaissent, à l’analyse, comme lui étant associés (inégalité face aux inscriptions, ségrégation dans les orientations scolaires, exposition inégale à la punition,…). Un peu comme si cette campagne, que certains voudraient entreprendre contre la visibilité de l’Islam à l’école, se déroule sur fond de « visibilité » malgré eux des jeunes issus de l’immigration : on les voit, quoi qu’ils fassent ! Ainsi l’idée d’interdire le port du foulard à l’école est vécue par un grand nombre de jeunes issus de l’immigration, comme une violence insidieuse supplémentaire qui leur est faite et qui confirme l’idée que, confinés à des catégories de perceptions scolaires ethnicisées (immigrés, musulmans, difficiles, scolarisés dans des établissements sensibles…), ils ne sont ni désirés, ni tolérés…C’est de ce poids indigne d’une nation civilisée qu’il faut alléger l’existence de ces adolescent(e)s . Du voile ou du keffieh on pourra toujours parler plus tard !
Condamner et vouloir éradiquer les expressions de ce qui représente souvent une rébellion, une résistance, mais aussi une stratégie de survie en dépit du racisme, les réprimer, c’est accentuer encore le ressentiment légitime de ces jeunes vis-à-vis de la société. Il apparaît ainsi que seule la voie du dialogue et du compromis est de nature à apaiser les tourments qui traversent l’école, en lien avec ses élèves issus de l’immigration, et dont le voile n’est finalement qu’un épiphénomène.
Il faudrait pour cela que l’on veuille bien privilégier la raison à la passion, l’explication à l’argument d’autorité, le dialogue à l’invective… A y réfléchir de plus près, n’est-ce pas là, justement, ce que devrait autoriser l’école dans une démocratie telle que nous serions fiers de pouvoir nous revendiquer ?
Publication dans "Le soir" du jeudi 9 avril 2009
mercredi 8 avril 2009
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2 commentaires:
Aucuns commentaires? c'est étonnant n'est ce pas.. comme si il n'y avait aucun droits a en mettre...
La question du droit à la liberté religieuse est cruciale, il est difficile, entre les différentes cultures, de garantir un droit à la liberté de culte, sans pour autant que cela ne soit un point de vue occidental... quel est le point de vue universel à adopter ?
Quoi qu'il est soit, le débat doit être ouvert. Des informations sur les droits de l'enfant sont disponibles sur http://www.droits-enfant.org/
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